En marge du Brodinsky Residency de Nuits Sonores, nous avons bavassé un moment avec Teki Latex, présent pour le DJ set de la Sound Pellegino Thermal Team. Entre ses fonctionnaires et sa liberté, la musique doit se trouver un tronc commun. Sound Pellegrino et Teki Latex s'occupent des boutures.
Kiblind : La dernière fois qu'on vous a vu à Nuits Sonores c'était en 2005 avec TTC, depuis vous avez pris une autre direction ...
Teki Latex : On a pris une direction qu'on pouvait deviner je pense avec TTC. TTC se tournait de plus en plus vers la musique électronique. Institubes avait démarré dès 2003 donc avant Bâtards Sensibles. Bâtards Sensibles c'était quand même un sacré virage électronique pour nous. Je sais pas quoi te dire, on aime ça. On est attirés par les clubs, on est fascinés par les clubs, on a découvert la musique électronique par des potes à nous qui, via des trucs de rap, s'acoquinaient de plus en plus avec ça et puis comme on est des passionnés, qu'on aime bien aller au fond des choses on a creusé, on a fait des rencontres, des gens comme Feadz qui nous ont beaucoup éduqué sur tout ce qui était techno et musique de club. Aussi le fait que TTC soit signé chez un label anglais, Big Dada qui est un sous label de Ninjatune, c'était assez propice au mélange avec l'électronique. Et on y est allés à fond et la fascination pour les clubs nous a guidé vers un truc qui, dix ans après TTC, est un truc complètement house et c'est Sound Pellegrino.
K : C'est devenu une structure très légère par rapport à TTC, Institubes...
T : Bah oui, chez Sound Pellegrino, on sort des disques d'artistes différents à chaque fois, c'est que du digital, ça brasse. L'important pour nous c'est de se construire un catalogue assez vite avec des sorties très différentes, avec un certain fil conducteur qui définisse une identité pour que la personne qui écoute de la musique électronique se dise « Bon bah voilà, je sais que Sound Pellegrino c'est une valeur sûre et je vais découvrir des mecs très bons là bas, dans un certain style. Je sais pourquoi je vais les voir et je vais avoir ce que je veux, tout en étant surpris sur des remixes. »
Nous on est fascinés par des labels comme Dance Mania qui sortait genre 3 disques par mois dans un truc très très défini et tu pouvais acheter n'importe quel disque de Dance Mania et tu savais que ça allait être un truc de house super bien. Même s'il y avait des choses un peu plus vénères des choses un peu plus house, c'était quand même une certaine ligne directrice. Dans un tout autre registre des gens comme Warp, qui enchaînent et qui arrivent à avoir un truc cohérent, une identité visuelle forte.
On a des gens de Ill Studio qui font tous nos visuels et c'est un plaisir de travailler avec eux parce qu'ils ont très très vite réussi à déterminer une image de marque, basée un petit peu sur Deutsche Gramophon, très prononcée, tout en changeant à chaque fois. C'est pas des pochettes génériques c'est quelque chose d'un peu plus joli et qu'on a plaisir à regarder même si c'est sur son écran d'ordi et que c'est pas des vinyles. Maintenant de toute manière c'est comme ça et faut s'y faire. De plus en plus on se dégage du truc Deutsche Gramophon, vous allez voir. Là, il y a eu la première année où c'était un cadre jaune tout simple, la deuxième « saison » c'était un peu plus compliqué et là on rentre dans la troisième saison où le cadre a encore changé et j'ai hâte de donner ça au monde.
K : La troisième « saison », les prochaines sorties c'est quoi ?
T : Alors il y a la Sound Pellegino Thermal Team, Orgasmic et moi, on vient de finir deux titres là avec des remixes qui arrivent, mais je peux pas encore te dire lesquels parce qu'on les a pas encore totalement reçu. Mais on a déjà l'artwork et ça défonce. Il y a le Style of Eye qui vient de sortir il y a quelques jours, avec des remixes de Darabi, Darling Farah, et Zombie Disco Squad. Et puis après le Sound Pellegino Thermal Team ... je préfère pas trop en parler mais il y a plein de trucs biens. Il y a un truc intéressant qu'on va essayer de faire c'est des rencontres entre producteurs qu'on aime. Sound Pellegrino a envie de s'orienter vers ce côté mélange des scènes qu'on a toujours eu même si pour l'instant ça se manifestait toujours à travers des remixes. Par exemple un mec comme Style of Eye qui fait des trucs tech-house qui s'oriente de plus en plus vers des trucs techno, on le fait remixer par Darabi, par Darling Farah qui est super abstrait qui ressemble à une néo scène anglaise alors que le mec vient de Detroit et habite aux Emirats Arabes Unis... Donc voilà on essaie de se faire rencontrer les scènes.
Je pense que dans cette troisième saison de Sound Pellegrino on demander à des artistes qu'on aime, on va les mettre en studio et voir ce que ça donne.
K : Sound Pellegino c'est un label libre pour artistes libres qui suit la vague de maintenant, la musique sur internet c'est ça aussi, on sort rapidement les choses...
T : Oui, les gens ont accès à toute la musique qui existe en un clic, donc du coup les petits jeunes pendant six mois ils vont écouter de la grosse électro saturée puis un jour ils vont décider qu'ils en ont complètement marre et que c'est complètement nul et que maintenant ils sont dans la minimale. Nous, on essaie d'éduquer les gens pour leur dire, bon bah voilà vous avez aimé l'électro saturée, c'était pour une raison, essayez d'aller au fond des choses et essayez pas d'avoir une culture trop encyclopédique, pas une culture trop napster, ou trop soulseek. Essayez de vous demander pourquoi vous aimez la musique. Vous avez aimé ces trucs là, ça vaut quelque chose. Maintenant dans chaque style musical, il y a 95% de merde et 5% de trucs biens. Essayez de prendre le meilleur de ça et de pas le dénigrer quand vous allez passer à autre chose. Surtout si c'est des gens qui sont des producteurs, essayez de faire en sorte que votre musique reflète des périodes de votre vie qui vous ont marqué, qui vous ont construit en tant qu'artistes et ne reniez pas forcément ce qu'il s'est passé avant. De toute manière, dans 6 mois ça sera encore autre chose et vous serez, je sais pas, dans l'ambient ou le flamenco donc ça sert à rien d'avoir une culture comme ça de la contradiction. Ce qu'il faut c'est amasser tout ça et construire une musique qui sera vraiment contemporaine qui va être vraiment un reflet de ce qui se passe aujourd'hui dans vos têtes et dans la scène musicale.
K : C'est ce que tu disais il y a hyper longtemps sur « Aphex Twin c'est Britney Spears et Britney Spears c'est Aphex Twin »...
T : Ouais je pense vraiment ça. Afx et Britney c'est la même musique. C'est de la bonne musique. D'ailleurs aujourd'hui Britney Spears fait une sorte de dubstep, qui cela dit est ultra cheesy dégueulasse, mais qui a le mérite d'être vraiment bizzaroïde ; du moins qui a le mérite, pour quelqu'un qui écoutait Britney à l'époque de Baby one more time, d'être un sacré changement.
Après je trouve que c'est intéressant de ramener des gens qui viennent de scènes qui ont tout un tronc commun mais qui se sont séparés ensuite, c'est intéressant de les mettre ensemble et de les faire interagir à nouveau. Leur dire : vous voyez aujourd'hui Bok Bok qui fait une sorte de nouveau garage anglais peut avoir plein de choses en commun avec, je sais pas, Bobmo parce que tous les deux ils ont été traumatisés par la Chicago house, et que ça a affuté leur musique à jamais. Finalement tu leur mets une 808 entre les mains, ils se sentent chez eux. Tu les mets dans un studio ensemble ils vont avoir des choses à se dire et des choses à échanger. Pareil pour des mecs comme Soul Clap qui eux aussi ont une grosse culture Chicago. Il y a plein de troncs communs et on peut réussir à réunir les gens. Aujourd'hui je remarque que plein de producteurs post-dubstep retournent vers l'electro funk et retournent vers le label Clone, qui est une sorte de label Hollandais qui faisait des rééditions de trucs comme Dopplereffekt et qui ont une identité très electro funk, de Kraftwerk à Planet Rock, en passant par Cybotron et des choses comme ça. Tous les anglais commencent à revenir vers ça, tous les Ramadanman, tous les Joy Orbison commencent à revenir vers des trucs hyper Dopplereffekt et en même temps le plus gros fan de Dopplereffekt c'est Gesaffelstein tu vois. Lui qui n'a jamais écouté de dubstep de sa vie, ne sait pas ce que c'est et n'a pas envie de savoir ce que c'est (rires). Et donc il y a moyen de ramener ces gens ensemble, de les faire dialoguer et en partant d'influences communes, de les faire aller vers des trucs complètement différents.
K : Donc avec Sound Pellegrino vous êtes arrivés là où vous vouliez être, essayer de rassembler tout le monde ...
T : Ouais, c'est toujours un peu compliqué. Il y a toujours beaucoup de gens qui viennent me voir et me disent, alors que c'était les gros fanatiques de tropical il y a deux ans quand c'était vraiment l'explosion de ces trucs là, « nan mais moi j'écoute plus du tout ça, je suis à font dans Ivan Smagghe, la tropical c'est vraiment trop nul ». J'ai envie de leur dire : arrêtez de vous cloisonner dans des trucs, on vous connait, vous avez toujours votre tatouage Justice sur le bras, vous changez de veste toutes les 5 minutes. La musique ça se consomme de plus en plus vite, aujourd'hui la durée des morceaux est d'une semaine et demi. Calmez vous, regardez un peu ce qui reste. En prenant un peu de la bouteille je me rends compte qu'il faut regarder les choses de manière un peu plus large, voir l'évolution de la musique électronique et se dire qu'il y a quand même des points communs entre les musiques et il peut y avoir un super morceau de Darabi, un super morceau de Style Of Eye et d'ailleurs Darabi adore Style Of Eye et ils l'ont remixé.
Il y a beaucoup de gens qui sont cloisonnés. A une époque c'était que les vieux, tu pouvais pas faire écouter du Sebastian à un fan de Laurent Garnier ou les mecs de la vieille house voulaient pas accepter qu'il y ait des mecs comme Bobmo ou Surkin qui fassent des trucs hyper débiles et bourrins même s'ils venaient du même truc. Aujourd'hui il y a une sorte de néo-fascisme musical chez les jeunes, chez les très jeunes qui passent d'un truc à l'autre et qui renient complètement ce qu'il y avait avant : « Moi je ne vais qu'au Rex, tu me verras pas au Social Club. » Mais pourtant il y était il y a 3 mois. C'est un peu nul. Les jeunes devraient être excités par la musique, par le fourmillement, et avoir un truc plutôt positif vis-à-vis de ça et pas dénigrer les choses forcément. Après c'est bien aussi de définir ses goûts en disant bon bah, « Toxic Avenger par exemple c'est de la merde, ou Paul Kalkbrenner c'est de la merde et moi je vais écouter des trucs qui vont droit au but et qui rentre dans le lard ». C'est bien de se définir comme ça mais je pense qu'après 20 ans il faut un petit peu voir plus loin que ça.
K : Et les Dj sets ça rentre comment là dedans ?
T : C'est un kiff total. J'en avais marre de faire des scènes, j'ai jamais été fanatique du live. J'ai toujours l'impression de m'ennuyer quand je fais un live. A l'époque de TTC il y avait des bons moments, il y avait même des supers moments. Pendant 2 - 3 ans ça a été vraiment cool de monter sur scène avec ses potes, d'être un rappeur qui en veut et qui a envie de tout bouffer et d'aller défoncer des festivals, de faire monter les meufs sur scène, de vivre notre truc de rappeurs à fond. Et puis il y a eu un moment où le côté routine est devenu un petit peu chiant. Tu te retrouves à Bourg-en-Bresse devant des gens qui ne connaissent que Girlfriend, et t'es obligé de faire ton set que t'as déjà fait hier, t'es obligé de le faire avec le même entrain même si t'as envie de gerber, que t'as mal mangé et que t'as passé la journée à t'engueuler avec tes potes dans un van, tout ça pour aller dormir dans un Formule 1 et gagner des clopinettes parce qu'il y a six personnes à nourrir dans le groupe. Il y a un moment où je me suis demandé « est ce que j'ai vraiment envie de faire ça toute ma vie ? ». J'ai l'impression que le rap ça a une date de péremption, que c'est un truc de jeune, de mecs qui en veulent et qui ont envie de prouver des choses.
K : Tout le monde ne se dit pas ça dans le rap aujourd'hui ...
T : Nan, il y en a qui sont un peu des fonctionnaires du rap. Mais moi ça me gave ce truc là, j'ai pas envie de rentrer là dedans. Alors qu'un dj set, moi j'ai eu des vraies émotions en regardant des mecs comme Diplo jouer, ou même les 2 many Dj's, les Ellen Allien, des gens comme ça, des Dj Assault, je me rappelle de sets incroyables qui me faisaient hérisser les poils, j'en arrive à pleurer. J'écoute le premier mix de Diplo, Hollertronix, j'en ai les larmes aux yeux parce que c'est parfaitement trouvé, l'assemblage des pièces du puzzle est incroyable, les scènes musicales qui se rencontrent c'était motivant pour moi et quelque chose qui m'inspirait beaucoup. Ce côté puzzle m'inspire énormément. Faire des live c'est comme jouer au GI Joe, t'as le commandant machin bah c'est le commandant machin, tu peux pas décider que c'est autre chose que le commandant Cobra, donc tu joues avec et c'est toujours un petit peu pareil et même si t'as eu une super émotion au début, au bout d'un moment c'est limité. Tous les jours chanter les mêmes morceaux, tu pètes un plomb. Et puis faut le faire en faisant semblant d'être dedans à fond sinon ça marche pas. Ca c'est chiant, alors que faire un DJ set, c'est comme jouer aux Legos. Tu construis un truc différent à chaque fois. Et même avec les mêmes pièces tu peux faire un vaisseau spatial et un cheval. Et ça tue. C'est vraiment enrichissant. Ca provoque des émotions chez moi qui sont toujours différentes, et ça me plait. En plus de ça c'est plus confortable, tu pars en voyage à deux maximum, t'es reçu royal dans des hôtels géniaux, t'es bien payé, tu peux gagner ta vie avec la musique, enfin ! C'est stimulant, c'est jamais deux fois la même chose. Le soir où t'es triste, tu passes des chansons tristes, le soir où t'es heureux, tu passes des chansons heureuses, le soir où t'as envie de tout défoncer tu mets des trucs vénères, le soir où t'as envie d'être tranquille avec les meufs tu joues des trucs pour les meufs. Ça tue. Tu rencontres des gens, tu fais des back-to-back avec des gens, c'est super motivant, super enrichissant. C'est une super culture qui nous a été transmise par des gens comme Feadz et on rencontre tous les jours des Dj qui font des sets qui nous touchent. J'ai toujours aimé montrer ma collection de disques aux gens, être DJ c'est le meilleur moyen de le faire.
+d'info : www.soundpellegrino.net

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